Mer Rouge : les tensions ajoutent 60 % aux coûts du fret pétrolier et reconfigurent les flux mondiaux
Les attaques persistantes en mer Rouge font flamber les taux d'affrètement de pétroliers de 60 % et imposent un détour massif par le cap de Bonne-Espérance, allongeant les trajets de quinze jours.
Les tensions sécuritaires en mer Rouge continuent de bouleverser la cartographie des flux pétroliers mondiaux. Selon les dernières données du Baltic Exchange, les taux d'affrètement spot pour les pétroliers VLCC sur la route golfe Persique-Europe ont bondi de 60 % en six mois, atteignant 62 000 dollars par jour. Cette flambée traduit le contournement massif du détroit de Bab el-Mandeb et du canal de Suez par les armateurs européens et asiatiques.
Les statistiques du Suez Canal Authority confirment l'ampleur du phénomène. Le trafic pétrolier transitant par le canal a chuté de 67 % par rapport à 2022, privant l'Égypte de plus de 4,5 milliards de dollars de revenus annuels. Les pétroliers en provenance du Moyen-Orient à destination de Rotterdam, Le Havre ou Hambourg empruntent désormais systématiquement la route du cap de Bonne-Espérance, allongeant le trajet de 15 à 20 jours et augmentant la consommation de soutes de 30 %.
Pour TotalEnergies, qui affrète régulièrement entre 35 et 45 navires sur ces routes via sa filiale TotalEnergies Marine Fuels et son département trading, l'impact sur le coût livré des bruts moyen-orientaux atteint 1,80 dollar par baril supplémentaire. Le groupe a accéléré sa diversification géographique en augmentant les volumes en provenance de la mer du Nord, d'Afrique de l'Ouest (Angola, Nigeria) et du Brésil. Ces régions sont devenues les principales sources d'approvisionnement des raffineries du nord-ouest européen.
La marine nationale française participe à l'opération Aspides, mission navale européenne de protection des routes commerciales en mer Rouge, lancée en février 2024. La frégate multi-missions Aquitaine a effectué plusieurs missions d'escorte, illustrant l'engagement de Paris dans la sécurisation des chaînes d'approvisionnement énergétique. Le coût annuel de cette participation, estimé à 130 millions d'euros, illustre la dimension stratégique des enjeux maritimes pour la sécurité énergétique européenne.
Les raffineurs asiatiques tirent parti de la situation. La Chine et l'Inde, qui importent désormais 88 % des bruts russes exportés par voie maritime, bénéficient de routes plus courtes vers leurs ports. Les raffineries indiennes de Reliance à Jamnagar et de l'Indian Oil Corporation à Paradip ont augmenté leurs exportations de produits raffinés vers l'Europe à 1,4 million de barils par jour, profitant de la pénurie relative en gazole sur le vieux continent. Cette dynamique fragilise davantage les marges des raffineries européennes, déjà soumises à la pression des coûts de l'énergie et du CO2.
Les compagnies d'assurance maritime, regroupées au sein de la Lloyd's Market Association, ont étendu la zone à risque maritime jusqu'à 12° Nord. Les primes de guerre pour un transit en mer Rouge atteignent désormais 0,7 % de la valeur de la cargaison, contre 0,05 % avant 2023. Pour un VLCC transportant 2 millions de barils valorisés à 80 dollars chacun, cela représente un surcoût de 1,1 million de dollars par transit. Le retour à la normale dépendra de l'évolution diplomatique au Yémen et de la capacité des coalitions navales à neutraliser durablement la menace.